[PARIS] Le climat fragile de la modernité

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Chargé de recherche au CNRS et Chargé de cours à l’Université de Lausanne (UNIL), Fabien LOCHER est spécialisé dans l’histoire environnementale des mondes contemporains. Il est membre du Groupe de recherche en histoire environnementale (GRHEN) de l’École des Hautes Études en Sciences sociales.
Ses principales publications sont « Le climat fragile de la modernité. Une histoire longue du changement climatique (XVIIe-XIXe siècle) », coécrit avec J.B. Fressoz, « Posséder la nature. Environnement et propriété dans l’histoire », codirigé avec F. Graber, « Introduction à l’histoire environnementale », avec J.B. Fressoz, F. Graber, G. Quenet et « Le Savant et la Tempête. Étudier l’atmosphère et prévoir le temps au XIXe siècle.

Contrairement à ce que l’on pense ordinairement, la question du changement climatique suscité par l’action de l’homme, n’est pas un problème qui n’appartient qu’à la période récente.

Les hommes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles eux aussi, s’interrogeaient sur leur responsabilité potentielle dans la dégradation (mais aussi l’amélioration) des climats.


Compte rendu, par Antoine Boulant, du Café Histoire qui s’est tenu le 14 mai avec l’historien Fabien LOCHER.

Lorsqu’en 1780, dans l’un des volumes de son Histoire naturelle, Buffon publie une image des pôles, il a une certitude : la Terre va vers sa fin car elle ne cesse de se refroidir. La surface des glaces polaires et des glaciers augmente, ce qui finira par tuer à terme toute forme de vie. Mais il pense également que l’homme peut s’opposer à ce mouvement et empêcher le refroidissement de la planète en transformant lui-même le climat et en déterminant les températures des différents pays.  

En réalité, le discours de Buffon est un lieu commun. La matrice de la pensée d’un agir climatique humain remonte à la découverte de l’Amérique et les interrogations autour de la forêt occupent une place centrale dans les sociétés dites « organiques » depuis déjà plusieurs siècles. C’est à la fin du XVIe siècle que les Français commencent vraiment à coloniser les côtes canadiennes, qui semblent alors constituer une zone hostile, notamment du fait de la rigueur de ses hivers. L’avocat Marc Lescarbot et le jésuite Pierre Biard écrivent à cette époque sur la Nouvelle France, notamment pour défendre la cause de la colonisation. Leur discours sur la nature canadienne est organisé autour d’une interrogation fondamentale qui tourne autour de la division de la Terre en climats. Ainsi expliquent-ils que le climat est très froid à cause de l’étendue de la forêt, qui abrite en outre des hommes qui n’ont jamais été civilisés ; ils veulent défricher les terres afin de donner à la région un climat semblable à celui de la France et en faire vraiment une « nouvelle France » placée sous la souveraineté du roi.  

Les instruments météorologiques modernes apparaissent au XVIIe siècle et permettent de perfectionner la mesure du climat. En Nouvelle Angleterre se diffuse un discours semblable, consistant à vouloir améliorer le climat par la colonisation. Charles II se préoccupe lui-même du climat de ses colonies américaines, soucieux de rendre les hivers moins rigoureux et les étés moins chauds. 

Un processus de renversement s’opère dans les années 1770. L’économie de plantation induit une réflexion sur le changement environnemental, notamment dans les Caraïbes productrices de sucre et dans l’océan Indien. Des inquiétudes commencent à émerger devant la dégradation de la nature. Envoyé dans l’île de France (actuelle île Maurice), le botaniste Pierre Poivre plaide pour l’instauration de zones de conservation de la forêt afin de préserver le climat. Bernardin de Saint-Pierre popularise en métropole l’idée d’un changement climatique dangereux pour la nature et pour l’homme.  

La question des forêts est au cœur de la Révolution française, avec notamment la grande question de ce que les paysans sont autorisés à faire -ou pas- dans les forêts possédés par le roi, les nobles, le clergé, les propriétaires privés. L’administration des Forêts est supprimée, et dans le même temps on assiste à un triomphe de la propriété privée : on peut désormais tout faire de ses forêts, y compris interdire aux autres de venir y ramasser du bois mort ou d’y faire paître du bétail. Des députés des premières Assemblées d’après la Révolution craignent cependant que la fin des régulations collectives engendre des conséquences négatives sur le climat. Très muselé sous l’Empire, le débat reprend sous la Restauration.  

L’éruption du Tambora en 1815, dans l’actuelle Indonésie, provoque près de cent mille morts et propulse dans la stratosphère des cendres qui font plusieurs fois le tour de la Terre et transforment profondément le climat pendant plusieurs années, avec d’énormes conséquences sur l’agriculture. À la Chambre des députés, les ultras dénoncent la déstabilisation climatique et écologique provoquée par la Révolution, qui a donné à la bourgeoisie le contrôle des forêts dans une perspective de court terme et aux dépens des générations futures. François Rauch, ingénieur des ponts et chaussées, publie dans ces années 1810 un ouvrage sur la régénénation de la nature et le rétablissement du climat. Déplorant la déforestation et la dégradation des montagnes, il plaide pour un reboisement général qui permettrait de recréer un monde bucolique et présente l’Orient comme un repoussoir absolu en termes de nature et de climat. La climatologie historique, qui a émergé à la fin du XVIIIe siècle autour de ce même type de question sur les changements des climats, se développe et l’on débat de l’héritage climatique que l’on s’apprête à léguer aux générations futures. 

En avril 1821, est lancée une vaste enquête par le ministère de l’Intérieur auprès des préfets, afin de déterminer si le climat a été modifié dans les départements. Si les réponses sont très diverses, tous sont d’accord pour constater que les saisons sont plus irrégulières.  

L’un des lieux essentiels où la question du changement climatique va se poser est le Maghreb. C’est ainsi en Algérie qu’émerge l’idée que la colonisation permet de restaurer l’écologie, les Arabes étant décrits comme des destructeurs d’arbres par les partisans de la conquête du pays. La colonisation doit donc permettre de reboiser, d’où l’importance primordiale de l’administration des Eaux et Forêts. L’eucalyptus est largement replanté, mais se révèle finalement désastreux. En Inde, les Anglais accusent de leur côté l’ancien empire moghol d’avoir dégradé le climat.  

Entre les années 1890 et les années 1950, la question du changement climatique anthropique n’est presque plus évoquée. L’apparition du chemin de fer révolutionne le rapport des hommes au climat, car il permet de transporter aisément les subsistances d’une région à l’autre dans le cadre d’une globalisation des échanges, rendant ainsi les aléas climatiques beaucoup moins importants pour les hommes. C’est seulement à partir des années 1950 que se généralisent les réflexions liées aux émissions de carbone comme facteur de changement climatique, et comme menace pour les sociétés humaines.

Le climat fragile de la modernité, Café Histoire avec Fabien LOCHER

 

Le climat fragile de la modernité, Café Histoire avec Fabien LOCHER