[PARIS] Les énergies d’hier et de demain

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Café Histoire avec Pierre Radanne - Énergies d'hier et de demain

[PARIS] Les énergies d’hier et de demain

Les énergies d’hier et de demain, un sujet hautement d’actualité, car il ne fait plus guère de doute que la crise de l’énergie menace l’avenir de nos sociétés. Or, notre développement économique depuis la révolution industrielle repose largement sur l’abondance énergétique.

De plus, le réchauffement climatique se confirme chaque jour, exigeant des réponses fortes. Sur ces deux questions, étroitement liées, de profonds bouleversements s’annoncent. Mais quelles sont réellement nos certitudes ? Faut-il céder au catastrophisme ? Des solutions techniques sont-elles envisageables ? Quid du nucléaire ? Sur ces questions, il est urgent de faire le point car l’importance des intérêts en jeu (économique, financier, politique) fait que chaque lobby prône son analyse et ses solutions.

L’intervenant

Les énergies d’hier et de demainPierre RADANNE a été président de l’ADEME (agence de la maîtrise de l’énergie) jusqu’en 2002. S’intéressant aux questions d’énergie et d’écologie depuis les années 70, il est consultant indépendant, expert auprès de nombreuses institutions (Banque mondiale,…).
Il anime à ce titre de très nombreuses réunions publiques. Il est auteur de L’énergie dans l’économie (Syros, 1998) et de Énergies de ton siècle ! Des crises à la mutation (Lignes de Repères, 2006).

 

Retranscription de la conférence :

Afin de bien illustrer ses propos et des rendre concrètes ses analyses et constats, Monsieur Radanne a choisi de s’adresser, durant sa conférence, à une personne d’une vingtaine d’années présente dans la salle. Mais bien évidemment, c’est à tout le monde qu’il s’adressait.

Quand on regarde aujourd’hui l’actualité, celle-ci est très fortement centrée sur le commentaire du présent, et très peu tournée vers l’avenir de moyen / long terme. Puisque vous êtes intéressés par l’Histoire, notez que c’est une énorme rupture par rapport aux trois siècles qui ont précédé ; depuis le milieu du XVIIIe siècle, nos sociétés se projetaient énormément en avant :

  • les gens du siècle des Lumières ont rêvé le système politique du siècle suivant ;
  • les gens de la Révolution industrielle pensaient ce que le développement technologique pouvait apporter ;
  • Au début du XXe siècle, on réfléchissait à ce que les progrès de la médecine ou de l’éducation allaient apporter.

On arrive, au début du XXIe siècle, scotchés à la case « Départ ». Certains ont peur de l’immigration ou de l’« invasion », d’autres du « déclin de l’économie française », d’autres, des difficultés sociales que l’on peut avoir, ou que l’environnement se dégrade et que le ciel nous tombe sur la tête.

Ce qu’il faut faire, c’est un énorme travail d’invention de ce siècle, en essayant, et c’est le pont de départ inévitable, d’en accepter les questions.

On est face à un siècle qui va être très différent du précédent. Votre vie va se dérouler dans une période charnière de l’humanité.

Ce siècle pose trois questions – dans le domaine qui est le mien – à des jeunes d’une vingtaine d’années :

  • D’abord, lorsque vous commencerez à parler vos point retraite vers 2050, vous serez 9 milliards à table. L’humanité va augmenter de près de moitié pendant votre vie, et après elle aura fini sa croissance démographique. Et on pense même qu’au-delà de 2050, la population humaine aura plutôt tendance à diminuer. En tout cas, il va falloir que vous accueilliez 9 milliards d’habitants sur Terre, et en terme de ressources économiques, cela pose toute une série de questions qui ne sont pas résolues aujourd’hui.

 

  • La deuxième question, c’est le changement climatique. C’est une question ancienne : on a commencé à se douter d’un problème de ce type dans les années 1830. On a découvert la propriété des gaz à capter le rayonnement de la Terre en 1827. Cette question, on l’avait oubliée, et on l’a redécouverte en 1985, lorsque l’on a eu la preuve du processus, en allant analyser des glaces dans l’antarctique, ce qui a permis de reconstruire l’évolution du climat terrestre depuis 150.000 ans. Le débat, aujourd’hui, est celui-ci : quel va être le réchauffement dans votre siècle, à vous qui avez une vingtaine d’années ! Car ce siècle sera le vôtre, vous qui vivrez jusque dans les années 2070. Ainsi, lorsque l’on dit que l’on aura, d’ici 2100, un réchauffement compris entre 1,4°C et 5,8°C, en fonction des réactions de la planète et de ce que fera – ou pas – l’humanité. 5,8°C, c’est l’écart qui existait entre une période glaciaire, et la période actuelle. 6°C de moins qu’aujourd’hui, la planète était légèrement retapissée, on avait la banquise qui descendait sur une ligne Londres-Amsterdam-Munich, il y avait 1 kilomètre de glace sur les îles britanniques, et l’océan mondial était 120 mètres plus bas qu’aujourd’hui. Donc, si rien n’est fait durant votre vie, sur le changement climatique, vous aurez un changement de climat équivalent à la sortie de l’ère glaciaire. Mais aujourd’hui c’est légèrement accéléré : la sortie de l’ère glaciaire s’était faite sur 5000 ans. Là, en ce qui vous concerne, ce serait en moins d’un siècle, avec des effets dévastateurs tout à fait considérables.

 

  • Mais ce n’est pas la seule question que l’on vous réserve… on vous en réserve quelques autres ! L’autre – et les choses ont légèrement tendance à s’accélérer ces temps-ci – c’est que dans votre vie, vous verrez le déclin des ressources en hydrocarbures, pétrole et gaz – surtout le pétrole – c’est-à-dire les ressources les moins chères. Depuis déjà une génération, depuis 1981 pour être précis, on consomme plus de pétrole que l’on en découvre. Il reste la moitié des réserves de pétrole sous la terre, mais il faut avouer qu’on ne vous en a pas laissé la meilleure, puisque ce sont les ressources pétrolières les plus difficiles à extraire.

On est donc là face à un siècle qui va être très différent du précédent. Il ne faut pas essayer de refaire le match du siècle précédent : il faut essayer de s’immerger dans la personnalité de celui-ci : votre vie va se dérouler dans une période charnière de l’humanité.

J’ai rendu au gouvernement, il y a tout juste deux ans [en 2004, le gouvernement était dirigé par Jean-Pierre Raffarin, sous la présidence de la République de Jacques Chirac] un rapport sur les conditions nécessaires à la stabilisation du climat. Stabiliser le climat, cela signifie que, d’ici un peu plus d’une génération, il faudrait diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre. Et diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre, en sachant qu’il y aura des populations supplémentaires, et que les pays du Sud, y compris les pays émergents, n’émettent pas encore beaucoup ; cela veut dire que nous, Français, allons devoir diviser par 4 nos émissions de gaz à effet de serre par rapport à ce que l’on faisait en 2000. Par rapport à un tendanciel 2050, c’est une division par 6. C’est donc un changement complet de civilisation.

Vous serez obligés de faire la paix avec la planète.

Pour aller encore plus loin, je pense que votre vie sera assez proche de galopins qui sont nés en 1760. Ils sont nés dans un monde de marquis poudrés, de monarques absolus, et de société apparemment stable, et qu’est-ce qu’ils ont eu dans leur vie ? Regardez le palmarès qu’ils se sont récupéré : l’invention de la machine à vapeur, les Droits de l’Homme, l’abolition de l’esclavage, la République, le papier-monnaie, l’électricité, le chemin de fer, la pomme de terre, et on peut encore en citer d’autres. Et quand ils vont finir leur vie en 1840, le monde aura totalement changé.

Je pense que vous êtes une génération qui va vivre une mutation aussi importante. Vous vivrez la fin de l’expansion démographique de l’humanité, et vous serez obligés de faire la paix avec la planète.

L’humanité ne peut pas être prédatrice par rapport à la planète, et ça, ce sera un énorme changement. Les questions d’environnement de stabilité de la condition humaine sur Terre vont être des questions tout à fait fondamentales dans votre vie. Je continue de suivre les travaux de l’ONU sur le climat, et lors de la dernière conférence à Montréal [1], la question qui était sur la table était : « quel climat voulons-nous sur Terre » ? L’ONU va devoir discuter de cela, voter là-dessus : combien de degrés supplémentaires par rapport à aujourd’hui ?

Et vous devinez bien que pour obtenir cela, vous allez avoir à relever dans votre vie un énorme défi démocratique. Parce que décider de cela avec l’ensemble des pays, avec les écarts de développement qui existent entre ces pays, voyez bien que le point de départ dans lequel on est rendus aujourd’hui n’est pas totalement stabilisé. Le Protocole de Kyoto n’a pas été signé par les Américains, 4% de la population mondiale qui émet 25% des gaz à effets de serre dans le monde.

Car – et là je reprends la formule de Georges Bush – c’est « contradictoire avec l’intérêt des États-Unis ». Lorsque l’on commence avec une discussion de ce genre, pourquoi voulez-vous que les Chinois et les Indiens viennent signer le papier ? Ils ne vont pas le signer s’ils ne sont pas dans une logique d’équité.

Dans votre génération, vous allez donc être confrontés à des défis de devenir de l’humanité, de devenirs politiques tout à fait considérables, et compte tenu de cela, c’est très bien que la jeunesse de notre pays se réveille, parce que ce siècle va avoir besoin d’une jeunesse réveillée.

Des solutions mises en place depuis plus de 30 ans et qu’il faut encore développer : vous ne retournerez pas chez les Mérovingiens !

Depuis 1973, la croissance économique par habitant a été en France de 73%. Sur la même période, il faut savoir que l’augmentation de la consommation énergétique par habitant a été de 5% seulement. La croissance en énergie ne va donc pas plus vite que la croissance économique.

Notre rapport entre croissance et consommation d’énergie a donc beaucoup changé avec la crise pétrolière de 1973. En 2003, le « meilleur de la classe » était le Japon, qui a réduit de 47% ses besoins en énergie en 30 ans. On peut donc – en l’espace de 30 ans – diviser par deux ses besoins en énergie finale pour faire vivre une société, ce qui est considérable.

En France, avant le premier choc pétrolier de 1973, il n’y avait aucune règle d’isolation des logements. Pour le chauffage d’un logement, on avait besoin en moyenne de 200 Kwh/m². Sachez qu’aujourd’hui, en 2006, sur les maisons neuves que l’on construit, on est descendu à 80 Kwh/m². On fait donc 60% de moins, et on travaille déjà sur des maisons qui seront à 30 Kwh/m², soit une réduction de 85% par rapport à 1973. Les Allemands et les Suisses travaillent actuellement sur un concept qui est celui de la maison à énergie positive, c’est-à-dire une maison dans laquelle les besoins de chauffage, d’eau chaude, d’éclairage et d’électricité pour l’électro-ménager et l’électronique pourront être assurés uniquement par l’énergie que la maison capte de son environnement : l’énergie solaire, le photovoltaïque, le bois s’il y a des ressources de biomasse dans le coin, la géothermie, etc. La maison qui aujourd’hui consomme le moins pour son chauffage, c’est une maison allemande, elle fait 8 Kwh/an pour son chauffage. C’est une maison qui se chauffe avec ses habitants et avec les pertes des appareils, tellement cette maison est bien isolée.

Une bonne nouvelle, donc : vous aurez une vie agréable et apaisante, sans frustration excessive, vous ne retournerez pas chez les Mérovingiens : vous allez vivre dans des maisons dans lesquelles les progrès en isolation, les qualités des matériels – si vous êtes attentifs dans vos choix d’achats bien évidemment – vont faire en sorte que vous aurez une vie plaisante et peu frustrante.

Le vrai progrès, et la grande histoire de votre siècle, va consister à être extrêmement attentifs à optimiser les ressources. Ce qui importait dans les deux siècles précédents, c’était de produire davantage. Maintenant que l’on a de fortes contraintes sur les matières premières et l’énergie, ainsi que sur les émissions de polluants, la chose importante est que chaque fois que l’on va chercher une quantité d’énergie, il faudra en sortir le plus possible de réponses à vos besoins. En 30 ans, on a fait là-dessus un progrès tout à fait considérable, et on a encore des progrès devant nous.

Un secteur qui pose encore des problèmes : les transports.

Dans sa vie, une voiture parcourt en moyenne 200.000 kilomètres. Elle brûle 14 tonnes de pétrole, ce qui équivaut à 44 tonnes de CO²…

Aujourd’hui, on vend encore des voitures dont la vitesse de pointe est en moyenne de 220 Km/heure, soit pas très loin du double de la vitesse autorisée. Or, une voiture dont la vitesse de pointe est de 220 Km/heure, consomme en ville, en cycle urbain, le double de ce que consommerait une voiture dont la vitesse de pointe serait de 140 Km/heure ; on fait du 12 litres au 100 dans Paris, au lieu de faire du 6 litres au 100.

Je vais donc m’adresser à la population féminine de cette salle : il faut que vous vous occupiez des hommes, et notamment de leur cerveau reptilien ! Car il va falloir changer notre rapport à la bagnole. Les fantasmes de vitesse et de puissance nous coûtent en énergie des quantités considérables. Plus de la moitié du pétrole consommé sur Terre va dans les transports. On est en choc pétrolier, on va le rester encore a minima 10 ans, ce choc pétrolier est plus sévère que celui des années 70, parce que l’on a un vrai problème de ressources, ce qui n’était pas le cas dans les années 70. Si l’on veut se sortir à peu près correctement de ce choc pétrolier, nous allons devoir travailler très sérieusement cette question des transports.

On va devoir favoriser toujours plus les transports collectifs. Sachez que, dans sa vie, une voiture parcourt en moyenne 200.000 kilomètres, et brûle 14 tonnes de pétrole. Ces 14 tonnes de pétrole brûlées par combustion donnent en moyenne par voiture 44 tonnes de CO². Ces 44 tonnes de CO² larguées dans l’atmosphère, cela équivaut, par exemple pour Paris, à 6 Arcs de Triomphe en volume par voiture de CO² émis.

En 2006, il y a 700 millions de voitures sur Terre. Si toute l’humanité se motorise, soit 2 à 3 milliards de voitures, autant dire que ça ne passe pas pour la planète.

Dans ce XXIe siècle, nous allons donc devoir changer considérablement notre rapport aux déplacements et notre rapport à la voiture. De tous les secteurs, celui des transports est celui qui devra le plus muter.

Documentation

Télécharger le livret documentaire distribué lors de ce Café Histoire
(Bibliographie)

Café Histoire Les énergies d’hier et de demain avec Pierre Radanne

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[1] Conférence de l’ONU sur le climat, Montréal 2005 : https://news.un.org/fr/story/2005/11/83512


Les énergies d’hier et de demain,
un Café Histoire organisé par l’association Thucydide

L'historien face aux animaux - Cafés Histoire - Association Thucydide Cafés Théma

Date

12 avril 2006

Heure

19 h 30 - 21 h 00
Catégorie

Intervenants